Une conviction largement partagée. Un consensus scientifique solide qui la contredit. Et entre les deux, une machine rhétorique bien huilée dont il faut apprendre à reconnaître les rouages.
Ce que tout le monde « sait »
Posez la question autour de vous. Dans un café, lors d’un repas de famille, dans une salle de formation, à la sortie d’une réunion d’équipe. La réponse sera presque toujours la même, formulée avec la certitude tranquille de l’évidence : oui, bien sûr, l’immigration augmente la délinquance. Ce n’est pas du racisme, dira-t-on, c’est juste les chiffres. Les faits divers. Ce qu’on voit dans les statistiques. Ce que tout le monde constate.
Cette conviction est massivement répandue. Une enquête de janvier 2024 aux États-Unis révèle que 57 % des Américains estiment que les immigrés génèrent davantage de criminalité. Les sondages européens montrent des proportions comparables, parfois supérieures. En Belgique, le sujet structure depuis des années une partie du débat électoral et alimente les programmes des partis qui ont fait de l’immigration leur fonds de commerce.
Sauf que cette conviction — cette certitude partagée, ce « bon sens » apparent — est contredite de manière massive et répétée par la recherche scientifique depuis plus d’un siècle. C’est ce que disent les données.
Un siècle de consensus ignoré
La Commission Dillingham, mandatée par le Congrès américain pour évaluer les effets de l’immigration massive d’Europe orientale et méridionale, concluait dès 1907 qu’il n’existait « aucune preuve satisfaisante que l’immigration ait entraîné une augmentation de la criminalité disproportionnée à l’augmentation de la population adulte ». Le criminologue Edwin Sutherland confirmait en 1924. Un siècle plus tard, les méthodes sont plus sophistiquées, les données plus abondantes — et la conclusion est la même.
La méta-analyse la plus complète à ce jour, publiée en 2017 par Ousey et Kubrin dans l’Annual Review of Criminology, passe en revue 51 études menées entre 1994 et 2014 dans différents pays. Son résultat : l’association globale entre immigration et criminalité est légèrement négative. Les études longitudinales — les plus robustes méthodologiquement — trouvent un effet négatif significatif. Là où l’immigration augmente, la criminalité tend à baisser.
En 2024, les économistes Olivier Marie et Paolo Pinotti publient dans le Journal of Economic Perspectives une synthèse internationale sur des données couvrant une trentaine de pays de l’OCDE. Même conclusion. Une étude analysant 15 ans de données dans 216 régions de 23 pays européens arrive au même résultat. Une analyse portant sur 30 pays de l’OCDE entre 1990 et 2019 rejette formellement l’hypothèse d’un impact de l’immigration sur les taux d’homicide.
Et pourtant, la croyance populaire ne bouge pas.
Le paradoxe apparent
Il existe une donnée qui semble contredire tout cela et que les partisans de la thèse « immigration = criminalité » brandissent régulièrement : dans de nombreux pays occidentaux, les immigrés sont effectivement surreprésentés dans les statistiques carcérales.
C’est vrai. Et c’est compatible avec le fait que l’immigration n’augmente pas les taux globaux de criminalité.
Pourquoi ? Trois mécanismes distincts l’expliquent.
La contrainte arithmétique. Quand une population représente 8 à 15 % des habitants d’un pays, ses comportements — quels qu’ils soient — ont une capacité arithmétiquement limitée à faire bouger les statistiques calculées sur l’ensemble. Imaginons une ville de 100 000 habitants où 8 % sont immigrés. Même si leur taux de délinquance individuel était deux fois plus élevé que celui des natifs, l’effet sur le taux global de criminalité resterait mathématiquement marginal : 8 000 personnes ne peuvent pas faire bouger significativement les statistiques des 92 000 autres. C’est une contrainte de proportion, pas un jugement de valeur.
L’hypothèse de substitution. Des chercheurs ont avancé que des immigrés pourraient remplacer des natifs dans certains segments du marché criminel sans en augmenter le volume total. C’est une hypothèse théorique plausible, encore insuffisamment documentée empiriquement, mais qui offre une explication possible à la coexistence de surreprésentation individuelle et d’effet agrégé nul.
Les biais de policing. C’est le mécanisme le mieux documenté. Être contrôlé plus souvent augmente la probabilité d’avoir un casier, ce qui augmente la probabilité d’être contrôlé à nouveau, ce qui augmente la probabilité d’une sanction plus sévère. Ce cercle cumulatif peut produire des écarts statistiques importants sans que le comportement réel des individus soit fondamentalement différent.
Ce paradoxe n’est pas une esquive. C’est ce que la recherche empirique observe, et ce qu’elle s’efforce d’expliquer honnêtement.
Quand les exceptions s’expliquent par le contexte
Il existe des cas où l’immigration est associée à une hausse locale et temporaire de certains types de délits. Ils méritent d’être examinés sérieusement, pas balayés.
Les afflux massifs de réfugiés en 2015 en Allemagne et en Grèce ont été étudiés en détail. Des études publiées dans Labour Economics et dans l’European Economic Review confirment un effet sur certaines catégories de crimes dans ces contextes spécifiques. Ces études sont sérieuses. Leurs auteurs sont honnêtes sur ce qu’ils trouvent.
Mais ces mêmes auteurs prennent soin d’expliquer pourquoi : des populations privées de statut légal, sans accès au marché du travail, sans perspective d’avenir stable, concentrées dans des structures d’hébergement précaires — ce sont des conditions criminogènes bien identifiées, indépendamment de l’origine des personnes qui les subissent. Et leur recommandation politique est limpide : accélérer l’accès aux droits, au travail, à un statut.
La preuve inverse existe aussi. La légalisation de près de 3 millions d’immigrés aux États-Unis par l’Immigration Reform and Control Act de 1986 a entraîné une baisse de la criminalité de 3 à 5 %, soit entre 120 000 et 180 000 crimes de moins chaque année. En Espagne, la régularisation de 600 000 immigrés au début des années 2000 a eu des effets similaires. Les personnes régularisées ont massivement intégré l’emploi formel, et leurs comportements ont convergé vers ceux des natifs.
Ce n’est donc pas l’immigration qui protège ou qui menace. C’est le statut — l’accès aux droits, l’insertion dans des structures sociales stables, la possibilité de construire quelque chose de légitime. L’exclusion institutionnelle est criminogène. L’intégration est protectrice. Pour tout le monde.
Comment la confusion se fabrique
Si le consensus scientifique est aussi solide et aussi ancien, comment cette croyance populaire se maintient-elle avec une telle robustesse ? Ce n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat de techniques rhétoriques identifiables.
Le glissement sémantique. Quand on parle d’« immigrés » dans les statistiques, on désigne des personnes nées à l’étranger et résidant dans le pays d’accueil. Mais dans le discours courant, la catégorie s’étire imperceptiblement jusqu’à englober leurs enfants, voire leurs petits-enfants — des citoyens belges, nés ici, ayant grandi ici, souvent n’ayant jamais vécu ailleurs. Ce glissement n’est pas anodin : il transforme une question de statut migratoire en question d’origine ethnique. Et il invalide tout le raisonnement causal — si un citoyen belge de troisième génération commet un délit, cela n’entretient strictement aucun lien logique avec un flux d’immigration récent.
Le cherry-picking contextuel. On cite les études qui montrent un effet dans des contextes d’exclusion extrême — comme les afflux de réfugiés sans statut ni emploi — en omettant soigneusement que leurs auteurs eux-mêmes les présentent comme des exceptions liées aux conditions d’accueil, et non comme des preuves d’une propension intrinsèque à la violence.
La thèse non falsifiable. Quand les études agrégées trouvent un effet nul, on n’y voit pas une réfutation possible, mais un défaut de méthode statistique. Peu importe ce que les données disent : la conclusion est maintenue. On sort du champ scientifique pour entrer dans celui de la conviction.
Le démantèlement stratégique. On prend une explication complexe et multifactorielle — précarité, structure démographique, biais pénaux, conditions d’accueil — on réfute chaque facteur pris isolément, et on en conclut abusivement que l’ensemble est faux. Comme si réfuter que la seule précarité suffit à tout expliquer revenait à prouver que la précarité ne joue aucun rôle.
Le glissement causal par défaut. Une fois les facteurs structurels disqualifiés un par un, on installe une explication d’origine ou culturelle — jamais précisément définie, jamais empiriquement testée — comme cause résiduelle inévitable. C’est une fausse démarche scientifique : une cause doit être définie, mesurée, testée. Pas simplement posée après élimination du reste.
Ces techniques ne sont pas nouvelles. L’historienne des sciences Naomi Oreskes les a documentées dans le cas de l’industrie du tabac face aux études sur le cancer : pas besoin de réfuter la science, il suffit de maintenir l’impression qu’il existe un débat ouvert. Le scepticisme suffit à paralyser l’action.
Ce que la science ne sait pas encore
Soyons précis sur les vraies lacunes. Les sans-papiers restent quasi-absents des études — non par parti pris, mais par manque de données fiables les concernant. Les effets cumulatifs des biais policiers sont documentés mais insuffisamment quantifiés. La tendance des immigrés de première génération à être moins enclins à la délinquance que leurs enfants plus assimilés est bien établie aux États-Unis — mais la recherche européenne sur ce point reste parcellaire et les résultats moins homogènes. La recherche hors du contexte américain et ouest-européen est rare. Et plusieurs études suggèrent que les politiques restrictives — en privant les immigrés d’accès au travail et au statut — pourraient aggraver les conditions criminogènes qu’elles prétendent prévenir, mais les preuves empiriques directes restent à consolider.
Ces lacunes sont des questions scientifiques légitimes. Elles justifient davantage de recherches. Elles n’ouvrent pas la porte à l’essentialisation d’origine.
Pourquoi cela importe ici et maintenant
La confusion entretenue sur ce sujet n’est pas sans conséquences politiques concrètes. Elle prépare le terrain à des politiques qui, au nom de la sécurité, produisent exactement l’inverse de ce qu’elles promettent : maintenir des populations dans des statuts précaires, leur fermer l’accès au travail légal, multiplier les contrôles fondés sur l’apparence — tout cela crée les conditions d’une vulnérabilité accrue, pour les immigrés comme pour les communautés dans lesquelles ils vivent.
Certains parlent de « scepticisme opportuniste » : face à une multitude de récits contradictoires, la tentation est forte de rejeter les données qui dérangent et de retenir celles qui confortent nos croyances préexistantes. C’est précisément cette fragilité épistémique que les techniques décrites plus haut exploitent méthodiquement.
La réponse n’est pas d’opposer une contre-propagande émotionnelle. C’est de maintenir les exigences de la rigueur : distinguer les études selon leur robustesse méthodologique, identifier les intérêts qui financent les « observatoires » et les « think tanks », refuser les analogies fallacieuses, et rappeler que l’absence de certitude absolue sur tel ou tel point n’est pas une invitation à choisir la conclusion qu’on préfère.
Sur immigration et délinquance, la science dit quelque chose de clair, de solide, de répété depuis cent vingt ans : ce n’est pas l’origine qui détermine le comportement — c’est la condition sociale, juridique et économique dans laquelle les êtres humains sont placés.
Ce que « tout le monde sait » est faux. Ce n’est pas une opinion. C’est ce que les données disent.
Sources principales
- Ousey & Kubrin, Annual Review of Criminology, 2017 (méta-analyse de 51 études, 1994–2014)
- Marie & Pinotti, Journal of Economic Perspectives, 38(1), 2024
- Light, Miller & Kelly, Criminology, 2017 (sans-papiers et criminalité violente, USA)
- Megalokonomou & Vasilakis, European Economic Review, 160, 2023 (réfugiés, îles grecques)
- Lange & Sommerfeld, Labour Economics, 86, 2024 (réfugiés, Allemagne)
- Kurlychek & Johnson, Social Science Research Network, 2019 (désavantage cumulatif pénal)