Ouvrir le magazine Amnesty (mars 2026) de la section suisse de l’organisation, c’est prendre la mesure d’une réalité que beaucoup préfèrent encore minimiser. Intitulé « Point de bascule », le dossier coordonné par la section suisse d’Amnesty International dresse un état des lieux inquiétant — mais rigoureusement sourcé — de la dérive autoritaire à l’œuvre dans de nombreuses démocraties, y compris celles que l’on croyait les plus solides.
Le monde tel qu’il est
Les données sont difficiles à ignorer. Selon le Democracy Report 2025 de l’Institut V-Dem, pour la première fois depuis vingt ans, près de 72 % de la population mondiale vit sous un régime autocratique — le taux le plus élevé depuis 1978. Seuls 29 pays sont encore classés comme démocraties libérales, contre 43 entre 2007 et 2012. L’indice Freedom House 2025, également cité dans le dossier, confirme : dans 60 pays, les droits politiques et civils ont reculé en 2024.
Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils documentent une érosion systémique, conduite le plus souvent depuis l’intérieur même des institutions démocratiques.
Un mode opératoire partagé
Le dossier identifie les mécanismes récurrents de cette dérive, à travers six cas documentés. En Hongrie, Viktor Orbán contrôle à la fois le pouvoir exécutif, le judiciaire et plus de 80 % des médias. En Turquie, Recep Tayyip Erdoğan instrumentalise la justice pour éliminer ses adversaires. Aux États-Unis, Donald Trump déshumanise les minorités, démantèle les institutions de contrôle et rompt les alliances multilatérales construites depuis 1945 — à une vitesse qui a pris de court même ses critiques les plus avertis.
L’analyse de la Russie poutinienne, signée par l’historien Artem Efimov de Meduza, montre comment la peur peut être réinstallée progressivement comme instrument de gouvernance : par petites touches, sur une décennie, avant que le basculement ne devienne irréversible. En Israël, la guerre à Gaza a offert une couverture opportune pour neutraliser l’indépendance judiciaire à l’abri du regard public. Au Portugal, le parti d’extrême droite Chega ! réhabilite subtilement l’héritage de Salazar auprès d’un électorat jeune qui n’a pas vécu la dictature.
Comment ne pas voir, dans ces trajectoires parallèles, les contours d’une recette partagée ? Comment croire encore que ces dérives seraient des accidents de l’histoire, et non les symptômes d’une tendance structurelle ?
Chez nous aussi
Le dossier insiste sur un point que l’on a trop souvent tendance à esquiver : aucune démocratie n’est immunisée. La Suisse elle-même — présentée comme un havre de stabilité politique — n’échappe pas au durcissement des discours ni aux atteintes aux libertés fondamentales, selon la professeure Natasha Wunsch, de l’Université de Fribourg. En Europe, la trajectoire hongroise, la montée de l’AfD en Allemagne, ou encore la normalisation progressive du discours antimigrant montrent que le glissement peut s’opérer rapidement, sans signal d’alarme univoque.
Ce constat vaut aussi pour nos sociétés. Les institutions européennes sont directement interpellées : l’autonomie stratégique et la défense des valeurs démocratiques ne peuvent reposer indéfiniment sur la bonne volonté de partenaires transatlantiques devenus imprévisibles.
Des résistances existent
Le dossier ne cède pas au catastrophisme — et c’est là l’une de ses forces. L’exemple brésilien est éclairant : Jair Bolsonaro a été condamné à vingt-sept ans de prison en novembre 2025. Cette issue — rendue possible par l’indépendance d’une partie du pouvoir judiciaire, la mobilisation de la société civile et une presse critique — montre que la démocratie peut résister, même dans des contextes de polarisation extrême. Les Seychelles, la Bolivie, l’Équateur illustrent d’autres formes de redémocratisation possibles. Le rapport V-Dem en recense dix-neuf pays en cours de renforcement démocratique.
À nous non pas de nous résigner à l’inéluctable, mais de soutenir celles et ceux qui, dans nos sociétés comme ailleurs, font reculer l’étau autoritaire.
Une lecture nécessaire
Le dossier d’Amnesty Suisse n’est pas une lecture de confort. Il documente, avec rigueur et diversité géographique, les ressorts d’une dérive qui se joue à bas bruit — par petites réformes législatives, par discours répétés, par neutralisation progressive des contre-pouvoirs. Autant de signaux que l’on a trop longtemps appris à ne pas prendre au sérieux.
Lire ce dossier, c’est se donner les moyens de nommer ce qui se passe. Et nommer, c’est déjà résister.
Résistez.
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