La scène est familière. Dans une conversation, quelqu’un lâche : « Moi je bosse et je touche à peine plus qu’un chômeur. C’est quoi l’intérêt de travailler ? » La frustration est réelle. Mais la cible est soigneusement mal choisie.
Le vrai problème n’est pas en bas, il est au-dessus.
Commençons par les chiffres
En Belgique, l’allocation de chômage pour un isolé s’élève au maximum à environ 1.594 euros net par mois — soit 1.773 euros brut auxquels s’applique un précompte professionnel de 10,09 %. Pour un cohabitant, elle descend à 1.054 euros net (1.172 euros brut). Le minimum garanti pour un isolé est de 1.293 euros net (1.438 euros brut). Ça fait peu.
Et le revenu d’intégration du CPAS, dont certains parlent comme d’une rente ? Il s’élève à 1.340,47 euros par mois pour une personne seule (taux au 1er février 2025). Contrairement aux allocations de chômage, le RIS est versé net, sans retenue de précompte ni de cotisations ONSS personnelles. Ce que le CPAS verse, c’est ce que la personne reçoit. Avec ça, il faut payer un loyer, manger, se soigner, se déplacer.
Note : Tous les montants de cet article sont exprimés en net mensuel (ce que la personne perçoit effectivement), sauf indication contraire.
De l’autre côté, le salaire minimum brut en Belgique est de 2.351 euros brut par mois depuis janvier 2025, soit environ 1.954 euros net. L’écart existe, oui. Mais voilà la vraie question : pourquoi est-il si faible ? Pas parce que les allocations sont trop généreuses — la Belgique a l’un des taux de remplacement les plus bas d’Europe, à 65 %. C’est parce que les bas salaires sont trop bas.
Récapitulatif comparatif (montants nets mensuels, isolé)
| Situation | Montant net/mois | Source |
| RIS CPAS (isolé) | 1.340 € | SPP Intégration sociale, fév. 2025 |
| Allocation chômage – minimum garanti (isolé) | ~1.293 € | ONEM / RTBF 2025 |
| Allocation chômage – maximum (isolé) | ~1.594 € | CSC, mai 2024 (indexé) |
| Salaire minimum | 1.954 € | SPF Emploi, jan. 2025 |
Le piège du flexi-job
Pour compléter des salaires insuffisants, de plus en plus de Belges cumulent leur emploi principal avec un flexi-job. En 2024, 229.423 Belges ont exercé un flexi-job — 19,1 % de plus qu’en 2023 — pour un gain moyen de 3.342 euros par an, exonérés d’impôts. Ce n’est pas un luxe : 17 % des personnes concernées déclarent avoir besoin de ce complément pour joindre les deux bouts.
Le résultat ? Quand autant de travailleurs acceptent n’importe quelle condition pour s’en sortir, tout le monde perd en pouvoir de négociation. Et au lieu de regarder qui tire profit de cette situation, on regarde son voisin qui touche une allocation.
C’est une mécanique ancienne : mettre les gens du bas de l’échelle en compétition entre eux pour qu’ils ne regardent jamais vers le haut.
En haut, pendant ce temps…
Mettons les chiffres en perspective. Selon Statbel, 10 % des salariés belges gagnent moins de 2.443 euros brut par mois, tandis que les 10 % les mieux payés touchent au moins 6.305 euros brut. Les directeurs de société, eux, perçoivent en moyenne 11.772 euros par mois, soit 189 % au-dessus de la moyenne nationale.
Et la fraude et l’évasion fiscale ? Selon Oxfam Belgique et la CSC, elles coûtent chaque année 30,4 milliards d’euros à la Belgique — soit 93,5 % du budget des soins de santé. Cela représente environ 6.050 euros par an par citoyen actif, soit un peu plus de deux mois et demi d’un salaire net moyen. En 2020, 383 milliards d’euros de transactions ont été déclarés par des entreprises belges vers des paradis fiscaux — légalement, mais révélant l’ampleur des flux.
Distinction importante : la fraude fiscale (illégale) et l’optimisation fiscale agressive (légale mais moralement discutable) sont deux phénomènes distincts. Les 30,4 milliards couvrent les deux. Les 383 milliards représentent des transactions légalement déclarées.
Mais c’est le chômeur qu’on montre du doigt.
La réforme De Wever : le troisième tiers dont personne ne parle
Depuis janvier 2026, la réforme du chômage s’applique. Après 24 mois sans emploi, les allocations s’arrêtent. Les personnes exclues sont censées, selon le gouvernement, se répartir en trois groupes : un tiers retrouve un emploi, un tiers se tourne vers le CPAS, et un tiers… dispose de moyens suffisants et n’a besoin de rien.
Ce troisième tiers est ahurissant. La Cour des comptes elle-même a vivement critiqué cette estimation gouvernementale. Parce que si ces personnes avaient des moyens suffisants, elles n’auraient pas été au chômage depuis des années.
La réalité, c’est que ce « troisième tiers » ne va probablement nulle part. Ces personnes risquent de disparaître simplement des statistiques. Elles ne retrouvent pas d’emploi. Elles n’ont pas de patrimoine caché. Elles ne s’adressent pas au CPAS parce qu’elles n’y ont pas droit — notamment parce qu’elles cohabitent avec quelqu’un qui travaille — ou parce que la complexité administrative les dépasse, ou par honte. Le président d’un CPAS wallon a résumé la situation clairement : « On va faire disparaître des gens du radar pour les statistiques. »
Et sur le terrain, les CPAS observent déjà des disparités importantes, avec des présidents qui craignent un afflux « crescendo » dans les mois à venir. Pendant ce temps, le gouvernement fédéral admet ne pas disposer de données sur le nombre de personnes exclues du chômage qui s’adressent effectivement aux CPAS. Il a lancé une réforme massive sans se donner les moyens de mesurer ses propres effets.
Pourquoi cette réforme arrange certains
La CSC l’exprime sans détour : supprimer l’allocation tend à pousser les gens à accepter n’importe quel emploi à n’importe quelles conditions, et contribue à renforcer la pression pour accepter des conditions de travail dégradées. Un travailleur qui sait qu’il tombera dans le vide après deux ans de chômage est un travailleur qui n’ose plus refuser. Ni un salaire trop bas. Ni des horaires impossibles. Ni un contrat précaire.
D’après les chiffres de l’ONEM, 82 % des chômeurs de 55 ans et plus seront bel et bien exclus par cette réforme, contrairement aux affirmations du gouvernement sur leur protection.
La colère contre « ceux qui touchent des allocations » contribue mécaniquement à cet objectif. Elle divise ceux qui devraient regarder dans la même direction.
La question à poser
La prochaine fois que quelqu’un dit « les chômeurs gagnent presque autant que moi », il y a une réponse simple : « Et toi, pourquoi gagnes-tu si peu ? »
Parce que le vrai scandale n’est pas que certains reçoivent 1.340 euros d’aide d’urgence. C’est que des entreprises envoient 383 milliards vers des paradis fiscaux. Que des gens travaillent à plein temps et ont besoin d’un deuxième job pour survivre. Et qu’un gouvernement supprime des allocations sans même savoir où iront les personnes concernées.
📦 « Le chômage à vie n’existe qu’en Belgique » : un mythe à déconstruire
On entend souvent : « En Belgique, on peut toucher le chômage à vie — c’est une exception scandaleuse. » C’est faux. Ou plutôt : c’est une question de vocabulaire soigneusement entretenu.
Tous les États membres de l’Union européenne garantissent un revenu minimum, confirme la Commission européenne. Les noms changent selon les pays, mais le principe est le même : si vous n’avez plus de ressources suffisantes, la société vous garantit un plancher, indéfiniment.
En France, c’est le RSA. Il n’y a pas de limite de temps. En Allemagne, c’est le Bürgergeld : sans durée maximale. Au Portugal, le Revenu Social d’Insertion est accordé pour 12 mois renouvelables sans limite. En Espagne, en Italie, au Luxembourg, même logique.
La différence belge, c’est l’étiquette — pas le principe. Ce que la Belgique appelait « allocation de chômage de longue durée » correspond fonctionnellement, dans d’autres pays, à ce qu’on nomme « aide sociale ». Avec la réforme De Wever, la Belgique ne supprime pas le « chômage à vie » : elle le renomme et le déplace au CPAS.
Ce qu’on supprime réellement, c’est la dignité de l’accès. Le chômage était un droit contributif, automatique, lié au passé professionnel. Le RIS du CPAS implique une enquête sociale, un examen du patrimoine, des obligations contractuelles, et — surtout — la honte sociale associée au fait de « demander la charité ». Des personnes n’osent pas franchir la porte du CPAS, même quand elles y ont droit.