L’Europe se vide : les politiques migratoires contredisent l’arithmétique démographique

L’Italie perd ses habitants, l’Europe vieillit, les systèmes de pension vacillent. Pendant ce temps, les gouvernements qui bâtissent leur succès électoral sur le rejet de l’immigration sont les mêmes qui, en coulisses, augmentent les quotas de travailleurs étrangers. Anatomie d’une contradiction fondamentale.

Le paradoxe Meloni

Dans un article récent publié par IrpiMedia, le journaliste Paolo Riva met en lumière une contradiction saisissante. Giorgia Meloni a fait de la lutte contre l’immigration l’étendard de sa conquête du pouvoir. Accords avec les milices libyennes, mémorandum avec le régime tunisien de Kais Saied, centres de tri en Albanie : l’arsenal répressif s’est considérablement étoffé. Mais dans la précipitation à suivre l’humeur des électeurs, presque personne n’a remarqué l’autre problème migratoire de l’Italie, bien plus grave : des centaines de milliers d’Italiens émigrent chaque année. L’Italie se vide.

Les chiffres sont accablants. Entre 2006 et 2024, l’émigration italienne est devenue un phénomène structurel : 1,6 million de départs en vingt ans, dont moins de la moitié de retours. En 2024, le record historique a été atteint avec 155 732 départs. Aujourd’hui, 6,4 millions d’Italiens vivent à l’étranger, soit presque un sur neuf.

Pendant ce temps, les mesures en faveur de la natalité échouent spectaculairement. Sur les sept premiers mois de 2025, les naissances ont reculé de 6,3 % par rapport à la même période de 2024. Le nombre moyen d’enfants par femme continue de battre des records négatifs. Même Elon Musk s’en est ému : « L’Italie est en train de disparaître. »

Or, voici le paradoxe : le même gouvernement qui a fait de la fermeture des frontières son crédo a approuvé, en juillet 2023, la première programmation triennale des flux migratoires légaux de l’histoire italienne, prévoyant l’entrée de 560 000 travailleurs étrangers sur quatre ans. En 2024, 151 000 permis de travail ont été alloués, contre 136 000 l’année précédente. Et en octobre 2024, 500 000 entrées supplémentaires ont été approuvées pour 2026-2028. Comme l’observe l’analyste Matteo Villa de l’ISPI, la classe politique qui profite électoralement d’un récit perpétuellement négatif sur l’immigration est la même qui reconnaît ne plus pouvoir se passer de main-d’œuvre étrangère.

Un continent au tournant démographique

Le cas italien n’est pas une anomalie. C’est le symptôme le plus visible d’une transformation démographique qui touche l’ensemble du continent européen.

Selon Eurostat, la population de l’UE atteindra son pic vers 2026 autour de 453 millions d’habitants, avant d’entamer un déclin qui pourrait la ramener à environ 428 millions en 2050, soit 22 millions de moins. Sans aucune migration, la perte serait d’un tiers de la population d’ici 2100.

Le déficit naturel — plus de décès que de naissances — est une réalité continue depuis 2012. En 2024, l’UE a enregistré 4,82 millions de décès pour seulement 3,56 millions de naissances, un déficit de 1,26 million de personnes. L’immigration nette positive est désormais le seul facteur de croissance démographique en Europe.

Le taux de fécondité moyen de l’UE — 1,38 enfant par femme en 2023 — est loin du seuil de remplacement de 2,1. Aucun pays membre ne l’atteint. La Bulgarie, avec 1,81, affiche le taux le plus élevé, tandis que Malte, à 1,06, ferme la marche.

Trois Europe démographiques

Un rapport du Centre commun de recherche de la Commission européenne identifie trois profils régionaux distincts. L’Europe du Nord et de l’Ouest (Suède, Autriche, Allemagne, Pays-Bas) bénéficie d’une double immigration — intra-UE et extra-UE — suffisante pour compenser théoriquement le déficit de naissances. L’Europe du Sud (Italie, Espagne, Grèce, Portugal) attire des migrants non-européens mais souffre d’une fécondité extrêmement basse et d’une émigration de ses propres citoyens vers le Nord. L’Europe de l’Est cumule les handicaps : faible natalité, émigration massive de ses jeunes vers l’Ouest, et une structure d’âge déjà très vieillissante. La Bulgarie, la Lituanie et la Lettonie ont perdu plus de 20 % de leur population depuis les années 1990.

Ce qui rend l’analyse de Riva particulièrement pertinente, c’est le glissement de l’Italie vers le profil est-européen. Troisième économie de la zone euro, elle affiche désormais des dynamiques démographiques comparables à celles de la Pologne ou de la Roumanie.

Pensions : l’impasse arithmétique

Le vieillissement démographique se traduit par une pression croissante sur les systèmes de protection sociale, et d’abord sur les pensions. Le ratio de dépendance des personnes âgées — le nombre de personnes de 65 ans et plus rapporté à la population en âge de travailler — raconte l’ampleur du défi.

En 2022, on comptait dans l’UE environ 2,7 travailleurs pour chaque personne âgée. Ce ratio tombera à 1,8 en 2050, puis à 1,5 en 2100. Pour l’Italie et la Grèce, ce sera moins de 2 actifs par retraité dès 2050. Au Luxembourg, le ratio contributeurs/pensionnés passera de 2,3 à moins de 1 d’ici 2070.

La plupart des systèmes de pension européens fonctionnent par répartition : les cotisations des actifs financent directement les pensions des retraités. L’équation est simple : moins d’actifs pour plus de retraités égale un déficit croissant. La Commission européenne projette une hausse des dépenses publiques de pension de 11,4 % du PIB en 2022 à 12,1 % en 2045 pour la moyenne européenne. En Belgique, sans réforme, ces dépenses pourraient atteindre 15 % du PIB dès 2040.

Et ce ne sont que les pensions. Il faut y ajouter les dépenses de santé, en hausse de 6,9 % à 7,3 % du PIB d’ici 2070, et les soins de longue durée, de 1,7 % à 2,6 % du PIB. Un tsunami gris silencieux.

Reculer l’âge de la retraite : un levier limité

Face à cette pression, tous les États européens ont actionné le même levier : relever l’âge légal de la retraite. Le Danemark vient d’adopter le passage à 70 ans. L’OCDE projette que d’ici 2060, l’âge moyen de la retraite dans l’UE approchera 67 ans, plusieurs pays atteignant 70 ou plus. La Belgique passe à 66 ans en 2025, puis à 67 en 2030.

Mais ce levier a des limites physiques, économiques et politiques évidentes.

Physiques d’abord. L’OCDE observe que seulement 59 % des adultes maintiennent un emploi continu dans la cinquantaine. Parmi eux, seuls 31 % sont encore employés de manière constante dans la soixantaine, tandis que 30 % ne travaillent plus du tout. Problèmes de santé, âgisme en entreprise, obsolescence des compétences : le mur de verre est réel. On peut décréter l’âge de la retraite à 70 ans ; si le marché du travail n’emploie plus les gens à partir de 55 ans, l’effet est nul.

Politiques ensuite. La France a été secouée par des mois de manifestations massives en 2023 pour le passage de 62 à 64 ans. La Belgique a connu une grève générale en janvier 2025 contre la réforme des pensions. La résistance sociale fixe un plafond politique au relèvement de l’âge de départ.

Autrement dit, ce levier ne suffira pas, loin de là, à résoudre l’équation démographique.

L’immigration : un impératif que le discours politique refuse de nommer

Le think tank Bruegel, dans un document de travail d’octobre 2025, pose le constat sans détour : la faible probabilité d’un rebond soutenu des taux de fécondité laisse l’UE avec des niveaux élevés et continus de migration nette positive comme seule voie pour atténuer les effets économiques du vieillissement.

La Banque centrale européenne confirme que les travailleurs étrangers jouent un rôle de plus en plus important sur les marchés du travail de la zone euro, et que le vieillissement pose des défis sérieux à l’expansion de la force de travail. L’OCDE précise que l’immigration peut retarder le vieillissement ou ralentir son rythme, tout en notant que maintenir en permanence un ratio favorable nécessiterait un flux migratoire toujours croissant. L’immigration n’est pas une solution miracle, mais elle est incontournable dans l’équation.

Le paradoxe est que cette réalité, connue de tous les décideurs, reste largement innommable dans le débat public. Les élections se gagnent sur la promesse de fermer les frontières. Les politiques économiques se font sur la nécessité de les ouvrir.

Le contre-modèle espagnol

Face à ce déni généralisé, l’Espagne fait figure d’exception. Madrid a choisi d’assumer ouvertement le rôle de l’immigration dans sa stratégie économique.

En mai 2025, le gouvernement espagnol a lancé un programme de régularisation visant 300 000 personnes par an sur trois ans. Un projet de loi complémentaire prévoit la régularisation de 470 000 immigrés sans papiers arrivés avant fin 2024. L’objectif est explicité sans ambiguïté : soutenir la croissance économique et le système de pension.

Les résultats sont mesurables. L’économie espagnole a crû d’environ 3 % en 2024, bien au-dessus de la moyenne de la zone euro de 0,8 %. Entre 2022 et 2024, 5,2 millions d’emplois ont été créés, dont 75 % occupés par des personnes à double nationalité ou étrangères. Les migrants représentent 13,5 % de la main-d’œuvre et 40 % des nouveaux emplois en 2024. La ministre espagnole de la Sécurité sociale, Elma Saiz, a résumé le choix : « Nous avions deux options : être un pays fermé en difficulté ou un pays ouvert et prospère. »

Ce modèle n’est pas exempt de tensions. Les immigrés y occupent principalement des emplois moins qualifiés et moins rémunérés — agriculture, construction, hôtellerie. Les salaires moyens des travailleurs étrangers sont inférieurs de 17 % à 37 % à ceux des Espagnols selon l’origine. Mais l’approche espagnole a le mérite de la cohérence : reconnaissant le besoin, elle tente d’y répondre par des voies légales et organisées, plutôt que par le double discours italien.

Fait remarquable : malgré cette politique ouvertement pro-immigration, les sondages montrent moins d’hostilité envers les immigrés en Espagne que dans des pays à marchés du travail plus robustes et États-providence plus généreux, comme l’Allemagne ou la Suède.

Et la Belgique ?

La Belgique se trouve dans une position intermédiaire. Ni le déclin dramatique de l’Italie, ni l’audace espagnole. Mais les mêmes contradictions structurelles.

Côté démographie, le taux de fécondité est tombé à 1,65 enfant par femme. La pyramide des âges est de type constrictif, avec une population vieillissante et une croissance naturelle négative ou en déclin. Comme partout en Europe, seule l’immigration soutient encore une légère croissance démographique.

Côté pensions, la Belgique est sous pression. Les dépenses de pension représentent déjà 12,7 % du PIB. L’âge légal passe à 66 ans en 2025, puis à 67 en 2030. Mais la Belgique reste l’un des rares pays de l’OCDE à n’appliquer aucune pénalité en cas de départ anticipé à la retraite. Le taux d’emploi des 55-64 ans y est de 62,1 %, très en dessous de la Suède, de l’Allemagne ou des Pays-Bas. Le think tank Bruegel identifie explicitement la Belgique, avec la France, le Luxembourg et l’Autriche, comme des pays disposant d’un potentiel significatif d’amélioration sur ce point.

Côté marché du travail, 20,3 % de la force de travail est d’origine étrangère. La Wallonie compte 77 métiers en pénurie, dont plus d’un tiers ont une main-d’œuvre proche de l’âge de la retraite. La question de qui remplira ces postes — et qui cotisera pour les pensions des baby-boomers — n’est pas un débat théorique : c’est une urgence actuarielle.

Pourtant, en Belgique comme ailleurs, le débat sur les pensions et celui sur l’immigration sont menés dans des silos étanches. D’un côté, on discute de l’âge de la retraite et du financement de la sécurité sociale. De l’autre, on parle de contrôle des frontières et d’intégration. Rarement les deux conversations se croisent.

La quadrature du cercle

Quatre constats s’imposent au terme de cette analyse.

Le déclin démographique naturel de l’Europe est un fait acquis pour les décennies à venir. Aucune politique nataliste n’a jusqu’ici renversé la tendance. Même un rebond spectaculaire de la fécondité ne produirait d’effets sur la force de travail qu’après vingt ans. Comme l’écrit l’Egmont Institute, la migration et la fécondité doivent être comprises comme des leviers distincts mais interdépendants.

Le relèvement de l’âge de la retraite a des rendements décroissants. On approche des limites biologiques (santé, capacité physique), culturelles (âgisme en entreprise, exclusion des seniors du marché du travail) et politiques (résistance sociale). Le Danemark à 70 ans semble proche du plafond.

L’immigration est le seul facteur capable de compenser à court et moyen terme le déficit de population active et de contributeurs aux systèmes de sécurité sociale. Tous les rapports institutionnels — Commission européenne, Bruegel, OCDE, BCE — convergent sur ce point. Non pas comme solution miracle, mais comme composante indispensable d’une réponse nécessairement multifactorielle.

Les politiques migratoires restrictives entrent en contradiction directe avec les nécessités économiques et actuarielles des pays qui les mènent. Le cas italien est le plus frappant — un gouvernement anti-immigration qui augmente discrètement les quotas de travailleurs étrangers — mais le phénomène touche l’ensemble du continent.

Le problème fondamental est un problème de temporalité politique. Les élections se jouent tous les quatre ou cinq ans. Le déclin démographique se déploie sur des décennies. Le discours anti-immigration rapporte des voix aujourd’hui. La facture de l’effondrement démographique n’arrive qu’en différé. Quand elle arrivera, il sera trop tard pour recruter les cotisants qu’on aura passé des années à refouler.

L’Europe n’a pas le luxe de choisir entre natalité, prolongation de la vie active et immigration. Elle a besoin des trois. Simultanément. Et elle a surtout besoin d’un discours politique qui dise la vérité sur cette nécessité, plutôt que de la nier pour mieux séduire les électeurs.

Sources principales

– Paolo Riva, « Le vrai problème migratoire de Meloni : l’Italie se vide », IrpiMedia, 2025

– Eurostat, Demography of Europe – 2025 edition

– JRC / Commission européenne, The Role of Migration and Fertility for the Future Size of the EU’s Population, 2025

– Bruegel, « The macroeconomic impact of ageing, EU immigration policy and pension expenditures », Working Paper 24/2025

– Bruegel, « The demographic divide: inequalities in ageing across the European Union », Policy Brief 13/2025

– Bruegel, « Beyond retirement: a closer look at the very old », octobre 2025

– Egmont Institute, « Navigating the Population Change in the EU », décembre 2025

– OCDE, Pensions at a Glance 2025

– OCDE, Employment Outlook 2025

– OCDE, International Migration Outlook 2025

– Commission européenne / EPC, 2024 Ageing Report

– Eurofound, « Europe must adapt to its ageing workforce », novembre 2025

– Euronews, « Spain bets on migrants to counter labour shortage », octobre 2025

– Migration Policy Institute, « A Pragmatic Bet: The Evolution of Spain’s Immigration System »

– Real Instituto Elcano, « Immigration, employment, productivity and inequality in Spain »