La guerre culturelle, ce piège dans lequel tout le monde est tombé

Et si le vrai combat n’était pas celui qu’on croit ?

Wokisme, immigration, Islam, « grand remplacement » : ces mots saturent le débat public. Ils désignent tour à tour des menaces floues, des ennemis changeants, des peurs qui s’alimentent les unes les autres. Impossible de les définir précisément, et c’est ce qui fait leur force. Car derrière cette bataille apparemment culturelle se cache un mécanisme redoutable : nous faire regarder ailleurs pendant que le vrai match se joue sur un autre terrain.

Gramsci, penseur de gauche devenu mascotte de l’extrême droite

L’histoire commence avec un paradoxe. Antonio Gramsci, intellectuel communiste emprisonné par Mussolini dans les années 1930, est devenu la référence stratégique de la droite radicale. Sa théorie ? Le pouvoir se conquiert d’abord dans les esprits.

Dès les années 1970, la Nouvelle Droite française s’est emparée de cette idée. Steve Bannon, l’ancien stratège de Trump, l’a mondialisée avec un slogan percutant : « La politique est en aval de la culture. » Problème : ils ont amputé Gramsci de sa moitié essentielle. Pour lui, la bataille des idées ne pouvait jamais se détacher des réalités économiques — salaires, conditions de travail, redistribution. Un détail que ses récupérateurs ont eu tout intérêt à faire disparaître.

La gauche aussi s’est fait piéger

Erreur symétrique : la gauche intellectuelle s’est elle-même engouffrée dans le tout-culturel. En se concentrant sur les représentations et les identités, elle a déserté le terrain de l’économie. Résultat : plus personne ne portait le langage de la souffrance concrète — salaires en berne, hôpitaux qui ferment, écoles qui se dégradent. Un vide que les populismes autoritaires se sont empressés de combler.

Le sociologue Vivek Chibber pose un diagnostic limpide : si les gens acceptent un système qu’ils trouvent injuste, ce n’est pas parce qu’on leur a « lavé le cerveau ». C’est parce qu’ils n’ont pas le choix. La stabilité du système repose moins sur l’adhésion que sur la résignation — une résignation structurelle, pas idéologique.

Le migrant, le « wokiste », le musulman : des mots qui servent à ne parler de rien

C’est ici que le piège se referme. Des termes comme « wokisme », « islamisation » ou « invasion migratoire » fonctionnent comme ce que les chercheurs Ostiguy et Moffitt appellent des « signifiants débordants » : des mots saturés de peurs contradictoires qui se renforcent sans lien logique. Déclassement social, angoisse identitaire, rejet du féminisme, hostilité à l’écologie — tout se fond dans un même magma émotionnel.

Le mécanisme est toujours le même. On agite le spectre du migrant qui « vole les emplois », de l’islam qui « menace nos valeurs », du « wokisme » qui détruit la civilisation. Un ouvrier précarisé et un patron hostile aux régulations se retrouvent dans le même camp, unis contre des ennemis largement fantasmés. Pendant ce temps, les vraies questions — fiscalité du capital, services publics, droit du travail — disparaissent. Comme l’a montré Romaric Godin, la guerre culturelle est le masque d’une guerre économique.

Sortir du piège : parler vrai, parler concret

Que faire ? Certainement pas répondre sur le même terrain. Dire « l’islamisation n’existe pas » ou « le wokisme est un fantasme » revient à accepter le cadre imposé par l’adversaire. La stratégie efficace consiste à ramener la discussion aux réalités matérielles : ton salaire, ton hôpital, ton école, ta retraite. Pas par évitement, mais parce que c’est là que se situe le conflit réel.

Car derrière chaque polémique identitaire se cachent des intérêts concrets : baisser les impôts sur le capital, réduire les protections sociales, flexibiliser le travail. Le travailleur qui comprend que sa colère contre le migrant ou le « wokiste » est instrumentalisée au profit de ceux qui organisent sa propre précarité dispose d’un puissant outil de lucidité.

Face à la politique des émotions, il ne s’agit pas de répondre par la froideur technocratique — mais par une autre émotion : la fierté de construire ensemble, la solidarité active. Comme l’ont montré en Belgique les plateformes citoyennes d’accueil au parc Maximilien, il est possible de retourner le récit de la peur en récit de fierté solidaire. C’est la leçon du vrai Gramsci : la bataille des idées ne se gagne jamais dans le ciel des concepts, mais toujours les pieds dans la boue des rapports sociaux.


Pour aller plus loin

  • Vivek Chibber, « La bataille culturelle ne suffit pas », Le Monde diplomatique, février 2026 — et son ouvrage The Class Matrix: Social Theory after the Cultural Turn, Harvard University Press, 2022.
  • Pierre Ostiguy et Benjamin Moffitt, « Who Would Identify with an ‘Empty Signifier’? », in Populism in Global Perspective, Routledge, 2021 — où est développé le concept de « signifiant débordant ».
  • Romaric Godin, La Guerre sociale en France. Aux sources économiques de la démocratie autoritaire, La Découverte, 2019.
  • Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français, Seuil, 2021.
  • Razmig Keucheyan, « Ce que la bataille culturelle n’est pas », Le Monde diplomatique, mars 2018.

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