À propos de « Inquiétante délégitimation de l’antifascisme » de Stéfanie Prezioso
L’historienne Stéfanie Prezioso livre une analyse essentielle sur la criminalisation croissante de l’antifascisme. À l’heure où défendre les droits humains devient suspect, son travail constitue un acte de résistance intellectuelle qu’il convient de saluer.
Le point de départ de l’article de Prezioso, publié dans AOC le 5 novembre 2025 : Mark Bray, historien américain spécialiste de l’antifascisme, contraint de fuir les États-Unis avec sa famille après avoir reçu des menaces de mort. Ce qui lui est reproché ? Avoir écrit un ouvrage universitaire sur l’histoire de l’antifascisme. Quand un professeur doit s’exiler pour avoir étudié un phénomène historique, c’est le signe d’une dérive autoritaire.
L’inversion orwellienne
L’une des forces du texte réside dans sa mise en lumière d’un processus de renversement des valeurs. Celles et ceux qui se revendiquent antifascistes sont désormais présentés comme des « terroristes », tandis que les héritiers de mouvements fascistes historiques se posent en victimes. L’historienne rappelle que la famille politique de Giorgia Meloni plonge ses racines dans le néofascisme italien, dont certaines franges furent responsables d’attentats meurtriers : Piazza Fontana en 1969 (17 morts), Piazza della Loggia en 1974 (8 morts), la gare de Bologne en 1980 (85 morts). Pourtant, c’est cette même famille politique qui organise aujourd’hui des commémorations parlementaires pour Charlie Kirk et dénonce la « violence antifasciste ».
Ce renversement n’est pas un accident de l’histoire. Il est, comme le démontre Prezioso, le fruit d’une « stratégie réfléchie, cohérente et planifiée ». La notion d’« anti-antifascisme » qu’elle mobilise permet de saisir ce glissement progressif. Le décret signé par Trump le 25 septembre 2025 l’illustre : sous couvert de « lutte contre le terrorisme intérieur », il cible quiconque « prêche l’anticapitalisme, l’extrémisme en matière de migration, de race et de genre ». Dans l’esprit de ce texte, défendre les droits des migrants ou lutter contre le racisme devient potentiellement un acte terroriste.
La contagion européenne
Le phénomène ne se limite pas aux États-Unis. La motion adoptée par le parlement néerlandais pour classer « Antifa » comme organisation terroriste, les manœuvres du groupe des Patriotes au Parlement européen, le vote serré sur l’immunité d’Ilaria Salis : autant d’indices d’une alliance croissante entre droite et extrême droite. En Belgique, l’Institut fédéral des droits humains s’alarme d’une « érosion insidieuse et préoccupante » de l’État de droit, pointant le recours croissant aux sanctions administratives et les restrictions aux libertés fondamentales. Dans ce contexte, le projet de loi Quintin, qui permettrait de dissoudre des organisations « radicales » sans passer par la justice, s’inscrit dans une logique liberticide. La « coulée brune » dont parle Prezioso n’épargne aucun pays.
L’historienne consacre également une partie de son analyse à la guerre culturelle qui se joue sur le terrain éducatif. En Italie, la ministre de la famille qualifie les voyages scolaires à Auschwitz de « vecteur d’endoctrinement antifasciste ». Aux États-Unis, des programmes visent à effacer les « aspects négatifs » de l’histoire américaine. Cette offensive contre l’enseignement participe d’un projet plus vaste : reformater les consciences, produire des citoyens dépourvus des outils critiques qui leur permettraient de reconnaître le fascisme quand il se présente.
Un texte nécessaire
Le travail de Stéfanie Prezioso mérite la plus large diffusion. Non parce qu’il rassure, bien au contraire. Mais parce qu’il arme intellectuellement face à ce qui vient.
L’antifascisme, rappelle l’historienne, est « au cœur d’un combat pour l’égalité, la liberté, la justice sociale et l’émancipation ». C’est précisément parce qu’il incarne ces valeurs — qui sont aussi celles des droits humains — qu’il est attaqué. Et c’est pour cette raison qu’il doit être défendu. Non comme une relique du passé, mais comme une boussole pour le présent. À l’heure où le mot « antifasciste » devient suspect, ce texte rappelle une vérité simple : les tentations fascistes n’ont jamais disparu. Comme le rappelait Max Horkheimer, cité par Prezioso : « Si vous ne voulez pas parler du capitalisme, alors taisez-vous à propos du fascisme. » On pourrait ajouter : si vous ne voulez pas défendre les droits humains, ne vous étonnez pas de les voir disparaître.