Le regard décentré : Anthony Samrani décrypte le chaos du Proche-Orient

Pierre Haski inaugure sa nouvelle chaîne YouTube consacrée à la géopolitique avec un entretien d’une heure en compagnie d’Anthony Samrani, co-rédacteur en chef de L’Orient-Le Jour. Ce dialogue entre deux journalistes francophones offre une lecture du conflit israélo-palestinien et de ses ramifications régionales depuis Beyrouth — un point de vue délibérément « décentré » qui permet d’échapper aux grilles d’analyse dominantes en Europe.

Samrani, franco-libanais ayant fait le choix du retour au Liban après avoir grandi en France, incarne cette position intermédiaire : suffisamment proche pour comprendre les dynamiques locales, suffisamment distant pour les mettre en perspective. Son analyse, à la fois lucide et désabusée, dessine un tableau sombre du « nouveau Moyen-Orient » post-7 octobre.

Un journal centenaire comme observatoire

L’entretien s’ouvre sur le parcours personnel de Samrani et la place singulière de L’Orient-Le Jour dans le paysage médiatique régional. Fondé il y a plus d’un siècle, ce quotidien francophone a opéré sa mue : jadis perçu comme le « bulletin paroissial » des chrétiens libanais, il s’est imposé comme une référence indépendante. L’arrivée de Rima Abdul Malak, ancienne ministre française de la Culture, à sa direction générale témoigne d’une ambition d’expansion à l’échelle régionale.

Pour Samrani, le Liban lui-même constitue moins un pays qu’une « idée » — celle d’un espace de liberté et d’hybridité culturelle. Une utopie en échec, reconnaît-il, à l’image de celle de l’Europe. Un pays qui a vécu « un siècle en cinq ans » : explosion du port de Beyrouth, effondrement économique, guerre. Si une « pulsion de vie » subsiste dans la capitale, la société demeure profondément traumatisée.

La « défaite morale » de l’Occident

Le cœur de l’analyse de Samrani porte sur ce qu’il qualifie de rupture définitive entre l’Occident et le « Sud global ». Gaza, affirme-t-il, marque un tournant historique dont les conséquences dépasseront largement la région.

Le journaliste pointe l’incohérence occidentale : condamner l’agression russe en Ukraine au nom du droit international tout en fermant les yeux sur Gaza signe, selon lui, la fin de la prétention occidentale à incarner des valeurs universelles. Ce « double standard » n’est pas seulement perçu comme tel dans le monde arabe — il l’est désormais par une part croissante des opinions publiques occidentales elles-mêmes.

Cette fracture, prédit Samrani, réveillera des tensions identitaires profondes au sein même des sociétés européennes et américaines. Gaza ne restera pas un événement lointain : il travaillera les consciences de l’intérieur.

Le nouveau paysage régional : hégémonie sans projet

L’analyse géopolitique que livre Samrani est sans illusions. Israël a établi une hégémonie militaire sans précédent, capable de frapper n’importe où sans crainte de représailles. L’« axe de la résistance » piloté par l’Iran s’est effondré aux yeux des populations locales — le Hezbollah, malgré son ancrage politique au Liban, sort considérablement affaibli du conflit.

Pourtant, cette victoire tactique israélienne ne débouche sur aucun horizon politique. Israël, note Samrani, « n’a pas de projet politique à offrir » : il se comporte en forteresse assiégée, incapable de proposer autre chose que la force. Les perspectives de normalisation avec l’Arabie saoudite, un temps envisagées, sont désormais gelées tant que la question palestinienne demeure sans réponse.

Samrani relève par ailleurs la transformation profonde de l’Arabie saoudite sous Mohammed ben Salmane : fin du wahhabisme politique, ouverture sociale spectaculaire, mais autoritarisme accru. Une révolution par le haut qui redessine les équilibres régionaux.

Le « malheur arabe » : causes internes et externes

Reprenant l’expression de l’intellectuel libanais Samir Kassir, Samrani distingue deux sources du « malheur arabe ». D’un côté, les interférences étrangères et la création d’Israël, vécue comme une injustice originelle qui a radicalisé la région depuis 1948. De l’autre, l’incapacité des sociétés arabes à « faire nation », à construire des systèmes politiques démocratiques, à dépasser le clientélisme et la corruption.

Cette grille d’analyse refuse le manichéisme : ni pure victimisation face à l’Occident, ni culpabilisation exclusive des acteurs locaux. La sortie du « malheur arabe » suppose d’agir sur les deux fronts — ce qui, dans le contexte actuel, relève de l’horizon inaccessible.

Conclusion : un pessimisme vital

Anthony Samrani ne croit ni aux bombes ni à l’argent pour résoudre les problèmes de fond. La « paix économique » promue par l’administration Trump lui paraît aussi illusoire que la stratégie de la force israélienne. Seule une solution politique juste pour les Palestiniens, conjuguée à une refonte des systèmes politiques arabes, pourrait ouvrir une issue.

Vision pessimiste ? Assurément. Mais Samrani confesse ne pas pouvoir s’empêcher d’espérer — « ne serait-ce que par nécessité vitale ». C’est peut-être là, dans cet espoir têtu malgré tout, que réside la singularité de ce regard depuis Beyrouth : un refus de céder au désespoir, non par naïveté, mais par instinct de survie.


Source : Pierre Haski, « Gaza, Israël, Liban : Anthony Samrani face au chaos du Proche-Orient », Le Monde de Pierre Haski (YouTube), janvier 2025. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=1soKXKexCTY