L’inquiétante fusion des fichiers fédéraux américains: quand les données deviennent des armes

Une enquête de WIRED révèle comment l’administration Trump interconnecte les bases de données gouvernementales pour traquer les migrants. Problème : des citoyens américains se retrouvent pris dans les filets d’un système qui ignore leurs droits les plus fondamentaux.

Leonardo Garcia Venegas est citoyen américain. Cela ne l’a pas empêché d’être plaqué au sol et menotté par des agents de l’immigration en mai 2025 sur un chantier de construction en Alabama. Il a présenté sa carte d’identité officielle. On lui a répondu qu’elle était « fausse ». Moins d’un mois plus tard, il a été arrêté une seconde fois. Même scénario : papiers présentés, papiers ignorés. Il poursuit aujourd’hui le gouvernement fédéral.

Son cas n’est pas isolé. Selon une enquête de ProPublica, au moins 170 citoyens américains ont été détenus par les autorités migratoires au cours des neuf premiers mois de 2025. L’article de Vittoria Elliott pour WIRED, publié le 10 décembre, expose les mécanismes qui rendent ces bavures non seulement possibles, mais systémiques.

Au cœur du problème : la fusion accélérée des bases de données fédérales. Depuis avril 2025, l’administration Trump mutualise les informations détenues par différentes agences gouvernementales dans le cadre de sa politique migratoire répressive. Le Département de la Sécurité intérieure (DHS) a officiellement transformé en octobre sa base SAVE, initialement conçue pour vérifier l’éligibilité aux prestations sociales, en y intégrant les données d’inscription électorale. Quelques semaines plus tard, l’Administration de la Sécurité sociale (SSA) a annoncé le partage de ses fichiers avec le DHS à des fins de contrôle migratoire. Les Centres pour Medicare et Medicaid Services ont suivi, acceptant de transmettre les informations sur le statut migratoire, la localisation et les numéros de téléphone des bénéficiaires.

Cette interconnexion pose un problème technique majeur que les experts interrogés par WIRED soulignent avec inquiétude : les données ne sont pas conçues pour ces usages. Une personne naturalisée conserve le même numéro de sécurité sociale qu’elle avait en tant que résident permanent. Dans les fichiers, elle peut donc apparaître comme « étrangère » alors qu’elle est devenue citoyenne. Aucun mécanisme de mise à jour systématique n’existe. Aucune procédure de rectification n’a été prévue.

Les conséquences dépassent la simple erreur administrative. Un témoin cité dans l’article raconte avoir présenté ses documents prouvant son droit légal de travailler aux États-Unis et avoir été soumis à ce qui semblait être un outil de reconnaissance faciale. Cela n’a pas suffi. Un superviseur aurait déclaré que l’administration Biden avait commis trop d’erreurs pour que ces papiers soient fiables. Elle a été menottée et entravée pendant plusieurs heures.

L’avocat Jared McClain, qui représente Garcia Venegas, formule un constat glaçant : pour les autorités, les heures ou les jours qu’un citoyen passe en détention constituent simplement un « coût nécessaire » du système actuel d’application des quotas. La technologie n’est plus un garde-fou. Même quand elle fonctionne correctement, même quand les données sont exactes, rien ne garantit que les agents en tiendront compte.

L’article soulève également la dimension politique de cette surveillance. L’intégration des registres électoraux dans les bases du DHS pourrait permettre un ciblage fondé sur l’affiliation partisane. Les citoyens naturalisés, dont les données reflètent leur parcours migratoire antérieur, sont particulièrement exposés.

La rapidité de l’ensemble du processus aggrave les risques. Comme le souligne McClain, une personne peut se retrouver menottée dans un fourgon, transportée à plusieurs États de distance en quelques heures, placée dans un centre de rétention dont les registres ne sont pas mis à jour en ligne, et engagée dans une procédure d’expulsion avant même que quiconque ait pu la localiser ou lui fournir une assistance juridique.

Le DHS rejette toute accusation de profilage racial, qualifiant ces allégations de « dégoûtantes » et « catégoriquement fausses ». L’agence affirme n’utiliser que des « soupçons raisonnables » conformément au quatrième amendement de la Constitution. Cette défense ne répond pas à la question centrale : que vaut la citoyenneté américaine quand les systèmes censés la protéger sont eux-mêmes devenus des instruments de suspicion généralisée ?

Les organisations de défense des droits des migrants alertent depuis des années sur ces dérives. La nouveauté réside dans l’accélération et l’ampleur du phénomène. Ce qui était fragmenté devient unifié. Ce qui était potentiel devient opérationnel. Et les garde-fous juridiques, conçus pour une autre époque, peinent à suivre.


#DroitsHumains #ProtectionDesDonnées #SurveillanceDeMasse #Citoyenneté #PolitiqueMigratoire #ÉtatsUnis #DHS #ICE #WIRED #LibertésCiviles