L’article acadĂ©mique « Immigration and Crime: An International Perspective » d’Olivier Marie et Paolo Pinotti prĂ©sente une analyse approfondie de la relation entre immigration et criminalitĂ© dans plusieurs pays. PubliĂ© dans le Journal of Economic Perspectives (hiver 2024), cette recherche aborde une question controversĂ©e avec rigueur mĂ©thodologique et preuves empiriques.
L’Ă©cart de perception
La dĂ©couverte la plus frappante de cette recherche est l’Ă©cart significatif entre la perception publique et la rĂ©alitĂ© empirique. Les auteurs notent que les prĂ©occupations concernant l’augmentation de la criminalitĂ© due Ă l’immigration restent « l’une des raisons les plus frĂ©quemment exprimĂ©es pour justifier l’opposition publique Ă l’immigration dans les pays du monde entier. » Leurs preuves rĂ©vèlent que dans les pays de l’OCDE, davantage de personnes s’inquiètent de l’impact des immigrants sur la criminalitĂ© que sur le marchĂ© du travail, malgrĂ© les preuves limitĂ©es soutenant ces craintes.
Les sondages Gallup aux États-Unis montrent que depuis 30 ans, environ la moitiĂ© des AmĂ©ricains croient que les immigrants aggravent la situation criminelle. Ces perceptions persistent malgrĂ© les donnĂ©es internationales montrant que tandis que l’immigration augmentait de deux tiers dans 55 pays entre 1990 et 2019, les taux d’homicides ont en fait chutĂ© d’un tiers pendant la mĂŞme pĂ©riode.
L’approche empirique
Les auteurs soulignent les dĂ©fis mĂ©thodologiques dans l’Ă©tude de l’immigration et de la criminalitĂ©, notamment :
- Problèmes de sélection (les immigrants choisissent des zones économiquement en expansion avec des taux de criminalité comparativement bas)
- Problèmes de mesure (statistiques peu fiables tant pour l’immigration que pour la criminalitĂ©)
- Causalité inverse (la dynamique criminelle influençant potentiellement le choix de localisation des migrants)
Pour relever ces dĂ©fis, les Ă©conomistes ont de plus en plus recours Ă une « approche instrumentale de type shift-share », qui utilise les modèles historiques d’Ă©tablissement des immigrants pour prĂ©dire les modèles d’immigration actuels, aidant ainsi Ă isoler les relations causales.
Principales conclusions
La recherche révèle systématiquement plusieurs conclusions importantes :
- Aucune relation causale entre l’immigration et les taux de criminalitĂ© : Les Ă©tudes utilisant des mĂ©thodologies rigoureuses aux États-Unis, en Italie, au Royaume-Uni, au Chili et dans les rĂ©gions europĂ©ennes ne trouvent aucun effet causal significatif de l’immigration sur les taux de criminalitĂ© locaux. En comparant les corrĂ©lations brutes avec des estimations causales plus sophistiquĂ©es, ces dernières montrent systĂ©matiquement des effets neutres ou lĂ©gèrement nĂ©gatifs de l’immigration sur la criminalitĂ©.
- Le statut lĂ©gal est d’une importance significative : Les Ă©tudes examinant les changements de statut lĂ©gal (par l’adhĂ©sion Ă l’UE, les amnisties ou les permis de travail) ont constatĂ© que l’obtention d’un statut lĂ©gal diminue la propension des immigrants Ă commettre des crimes d’environ 50%. Cet effet semble ĂŞtre motivĂ© par l’accès Ă de meilleures opportunitĂ©s Ă©conomiques dans les marchĂ©s du travail formels.
- La composition des groupes d’immigrants est importante : Bien que l’immigration globale n’augmente pas la criminalitĂ©, certains sous-groupes confrontĂ©s Ă des obstacles spĂ©cifiques (comme les demandeurs d’asile sans autorisation de travail) peuvent montrer une propension Ă la criminalitĂ© plus Ă©levĂ©e que les migrants Ă©conomiques ayant un accès complet au marchĂ© du travail.
Expliquer le paradoxe
Les auteurs proposent plusieurs explications possibles Ă la contradiction apparente entre la surreprĂ©sentation des immigrants dans les populations carcĂ©rales de certains pays et l’absence d’effet sur les taux globaux de criminalitĂ© :
- Discrimination potentielle dans les systèmes policiers et judiciaires
- Effets de substitution (les immigrants remplaçant les natifs dans certains marchĂ©s illĂ©gaux plutĂ´t que d’augmenter la criminalitĂ© globale)
- La part relativement faible des immigrants dans la plupart des populations (3,5% au niveau mondial, 10-15% dans les pays Ă forte immigration)
Implications politiques
La recherche suggère d’importants compromis politiques. Restreindre les voies d’immigration lĂ©gale peut crĂ©er involontairement des groupes d’immigrants en situation irrĂ©gulière avec un accès limitĂ© aux revenus lĂ©gitimes, augmentant potentiellement leur propension Ă la criminalitĂ©. Ă€ l’inverse, les politiques amĂ©liorant l’intĂ©gration au marchĂ© du travail et fournissant des voies lĂ©gales peuvent rĂ©duire l’implication criminelle.
Conclusion
Cette revue complète dĂ©montre que malgrĂ© les perceptions rĂ©pandues, l’augmentation de l’immigration n’entraĂ®ne pas des taux de criminalitĂ© plus Ă©levĂ©s dans les communautĂ©s de destination. L’analyse des auteurs sur des donnĂ©es provenant de nombreux pays utilisant diverses approches mĂ©thodologiques montre systĂ©matiquement l’absence de relation causale entre l’immigration et l’augmentation de la criminalitĂ©.
Ces rĂ©sultats soulignent l’importance d’une Ă©laboration de politiques fondĂ©e sur des preuves et la nĂ©cessitĂ© de traiter les perceptions erronĂ©es concernant l’immigration et la criminalitĂ© qui peuvent ĂŞtre amplifiĂ©es par la couverture mĂ©diatique. Comme le notent les auteurs, des Ă©tudes rĂ©centes ont constatĂ© que les reportages mĂ©diatiques dĂ©forment souvent les statistiques sur la criminalitĂ© des immigrants, contribuant potentiellement Ă des craintes publiques exagĂ©rĂ©es malgrĂ© les preuves empiriques.